L’ACCEPTATION : COMMENT LA DEFINIR ET LA PRATIQUER AU QUOTIDIEN ?

Acceptation, ciel nuageux avec arc-en-ciel et lumière douce.
A beautiful wide shot of a rainbow among white clouds in a clear blue sky

Cette série est née d’une conviction simple : les meilleures questions ne viennent pas de moi… enfin pas toujours 😉
L’invitation au lecteur” est l’espace que j’ai créé pour que vous puissiez me soumettre les thèmes qui vous traversent, et que j’y réponde avec le regard qui est le mien.

Et je commence avec Frédéric qui m’a posé une question que, je crois, beaucoup d’entre nous se posent ou ont dû se poser : “L’acceptation : comment la définir et la pratiquer au quotidien selon vous ?”

Un mot qui dit déjà “presque” tout

📚 Avant même d’entrer dans le vif du sujet, arrêtons-nous sur le mot lui-même, parce que son étymologie est déjà un programme.
Acceptation vient du latin acceptatio, dérivé du verbe acceptare, lui-même fréquentatif* de accipere : ad- (vers) + capere (prendre, saisir). Littéralement : “prendre vers soi”, recevoir, accueillir.
Ce qui est remarquable, c’est que la langue latine portait déjà en elle la distinction que la psychologie contemporaine s’efforce de faire : accepter, c’est un acte actif. On prend, on saisit, on reçoit. Ce n’est pas subir.

Et le fréquentatif acceptare (qui exprime donc une action répétée, habituelle) nous dit quelque chose d’autre d’essentiel : l’acceptation n’est pas un acte unique. C’est un entraînement quotidien. Le latin le savait déjà.

* Fréquentatif : j’ai dû aller regarder ce que ça voulait dire donc c’est une forme verbale latine qui indique une action répétée ou habituelle. Acceptare ne signifie donc pas “prendre une fois”, mais “prendre régulièrement” — ce qui inscrit l’acceptation, dès son origine, comme une pratique et non comme un état.

Ce que l’acceptation n’est pas

Avant de définir ce qu’est l’acceptation, il faut sans doute dire ce qu’elle n’est pas, parce que le malentendu est immense, et il peut coûter cher. L’acceptation n’est pas la résignation. Elle n’est pas un abandon, une capitulation, ni une forme de passivité teintée d’amertume.
La résignation dit : “Je n’y peux rien, alors à quoi bon.” Elle ferme les portes. Elle s’installe dans l’impuissance. L’acceptation, elle, dit quelque chose de radicalement différent : “Voilà où j’en suis aujourd’hui. C’est réel. Et c’est un point de départ valable.” Elle ouvre une fenêtre. Ce n’est pas la même posture ni le même rapport à soi-même.

Ma vision de ce concept

En tant que psychothérapeute, je considère l’acceptation comme un acte de courage actif, et l’un des plus difficiles qui soit !

Pourquoi ? Parce que notre cerveau est câblé, je crois, pour résister à la douleur, pour fuir l’inconfort, pour trouver des solutions à ce qui nous résiste, pour contrôler ce qui nous échappe. Lutter contre une réalité difficile donne l’illusion d’agir. Mais cette lutte consomme une énergie considérable, souvent au détriment de ce qui compte vraiment. Et pendant ce temps, on se bat contre son monde intérieur plutôt que d’agir dans le monde extérieur.

Évolution personnelle en pleine nature, marche sur un chemin rural ensoleillé.
L’acceptation n’est pas une fin en soi

C’est une posture intérieure qui libère de l’espace psychologique pour vivre en accord avec ses valeurs profondes. On ne demande pas au patient d’aimer ce qui lui arrive. Ce serait tordu, comme je dis souvent. On l’invite à cesser de se battre contre ce qui est déjà là, pour pouvoir enfin bouger vers ce qui compte pour lui.

Sur le plan clinique, deux approches formalisent cela avec précision.
La Dialectical Behavior Therapy (DBT) parle d’acceptation radicale : accepter totalement les faits de la réalité, avec sa tête, son corps et son coeur, sans les approuver nécessairement. Il ne s’agit pas d’aimer ce qui s’est passé, mais de reconnaître que “c’est arrivé, et je ne peux plus faire comme si ce n’était pas le cas.”

Dans la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT), l’acceptation est l’une des six composantes de la flexibilité psychologique : accepter les expériences intérieures difficiles, prendre du recul sur ses pensées, rester en contact avec le moment présent, se relier à un “soi observateur”, clarifier ses valeurs et s’engager dans des actions cohérentes avec elles. L’acceptation n’est donc pas une fin morale, c’est une compétence au service d’une vie plus alignée.

Ces approches ne sont pas nées de nulle part. Elles rejoignent des intuitions portées depuis des siècles par des traditions très différentes, qui convergent toutes vers le même endroit.

  • Les Stoïciens en faisaient le coeur de leur philosophie : la distinction entre ce qui dépend de nous (nos jugements, nos intentions, nos choix) et ce qui n’en dépend pas (les événements extérieurs, le corps, la réputation). Ce geste d’acceptation, ils le proposaient déjà : laisser aller ce qui échappe à notre pouvoir pour concentrer notre énergie sur notre réponse. Seule cette distinction peut nous rendre vraiment libres.
  • Spinoza va plus loin encore. Pour lui, la liberté ne réside pas dans un libre arbitre magique, c’est selon lui une illusion. Elle réside dans la compréhension de la nécessité. Comprendre les causes qui nous déterminent permet de passer du statut de celui qui subit à celui qui agit selon la nécessité de sa propre nature. On cesse de maudire le réel pour augmenter sa puissance d’agir.
  • Nietzsche, lui, l’appelait l’Amor Fati, “aimer son destin”. Non pas malgré ce qu’il comporte de douleur et d’épreuve, mais avec. Dire un “oui” entier à la vie telle qu’elle est, a été et sera. Une formule pour la grandeur, disait-il.

Ces approches partagent une intuition forte : la souffrance n’est pas tant dans les faits eux-mêmes que dans la friction entre “ce qui est” et “ce que je crois qui devrait être”. L’acceptation est ce moment où l’on cesse de confondre nos préférences avec la structure du réel.

  • Le bouddhisme y ajoute une dimension supplémentaire : la souffrance naît de l’attachement et de la résistance à l’impermanence. Tout change (corps, émotions, relations, situations) et c’est précisément en s’accrochant à l’idée que “cela devrait durer” ou “cela n’aurait jamais dû arriver” que l’on intensifie la douleur.
    Observer la montée et la descente des émotions sans s’y agripper ni les rejeter, c’est précisément ce que l’ACT et la pleine conscience formalisent aujourd’hui en cabinet.
  • Les grandes traditions monothéistes, enfin, portent elles aussi cette sagesse sous d’autres formes : l’abandon à la Providence, la confiance en un ordre plus large des choses, ce que certains travaux de psychologie de la religion décrivent comme des ressources de coping spirituel. Des manières différentes de renoncer à la maîtrise totale pour retrouver un apaisement dans la confiance.

Ces traditions millénaires et la psychologie contemporaine convergent vers un même constat : la souffrance n’est pas l’ennemi. La résistance à la souffrance, si. Mais soyons honnêtes : tout cela est plus facile à dire, à écrire en l’occurrence, qu’à vivre. C’est précisément là que le travail commence.

Comment s’y prendre concrètement ?

Passons au “comment”. L’acceptation est un entraînement concret, pas une injonction abstraite. Voici quelques pratiques transposables aussi bien pour le grand public que pour les professionnels.

  1. Nommer sans juger
    Première étape : apprendre à observer ce qui se passe en soi. Faire une pause, puis mettre des mots simples sur l’expérience : “Je remarque que je ressens de la colère”, “Je note cette pensée : je ne vais pas y arriver”. Ce geste crée une légère distance entre vous et ce que vous vivez, ce que certains auteurs nomment “défusion cognitive”. Plutôt que “je suis nul”, passer à “j’observe que j’ai la pensée que je suis nul” modifie déjà le rapport à cette phrase intérieure : elle n’est plus un verdict, mais un événement mental parmi d’autres.
  2. L’exercice ACE : Acknowledge, Connect, Engage
    Un protocole simple utilisé dans plusieurs adaptations de l’ACT consiste à suivre trois étapes :
    • Acknowledge (reconnaître) : noter ce qui est présent (émotions, pensées, sensations) sans les corriger d’emblée.
    • Connect (se connecter) : ramener l’attention au corps et à la respiration, sentir les appuis, l’air qui entre et qui sort.
    • Engage (s’engager) : poser un petit geste concret en direction de ce qui compte (répondre à un message important, revenir à la tâche significative, parler à quelqu’un, etc.). Ce cycle interrompt la spirale de l’évitement et remet en mouvement vers l’action alignée, même en présence d’inconfort.
  3. Les métaphores : des images particulièrement parlantes
    Plusieurs métaphores issues des approches basées sur l’acceptation illustrent le “soi comme contexte”
    • Le Surf :
      Vous ne contrôlez pas les vagues, mais vous pouvez apprendre à surfer. Les émotions difficiles fonctionnent comme des vagues : elles montent, culminent et redescendent si on ne les alimente pas en boucle par la rumination ou l’évitement.
      En thérapie, on invite souvent les patients à “surfer” une envie, une poussée d’anxiété ou une tristesse : rester avec les sensations, seconde après seconde, comme un scientifique qui observe un phénomène, jusqu’à ce que la vague redescende d’elle-même. Cette perspective rejoint les données montrant qu’une émotion non entretenue a généralement une durée limitée dans le temps.
    • L’échiquier :
      Les pensées et émotions sont les pièces (blanches, noires, agressives ou craintives) ; vous, vous êtes le plateau qui les contient toutes sans se confondre avec elles.
    • Le ciel et la météo :
      Le ciel et la météo : le ciel (votre conscience) reste intact, que le temps soit orageux ou dégagé ; les nuages passent, le ciel demeure. Ces images aident à expérimenter que l’on peut accueillir des états internes parfois extrêmes sans se réduire à eux.
  4. Le journal de gratitude
    Pratiquer la gratitude n’a pas pour but de nier les difficultés, mais de rééduquer l’attention, spontanément orientée vers la menace et le manque. Noter chaque soir trois éléments, même minuscules, pour lesquels on éprouve de la reconnaissance entraîne le regard à percevoir aussi ce qui fonctionne déjà.
    Plusieurs travaux montrent que ces pratiques de gratitude contribuent à augmenter le bien-être subjectif et à diminuer certains marqueurs de détresse, en complément d’autres outils cliniques.
Gears colorés symbolisant l'acceptation et la compréhension en développement personnel.

    Recommandations pratiques pour intégrer l’acceptation

    Pour intégrer l’acceptation dans votre quotidien :

    • Commencez petit : utilisez les micro-frustrations (retard de transport, mail désagréable, imprévu) comme terrain d’entraînement plutôt que d’attendre le prochain séisme existentiel.
    • Apprenez à distinguer ce qui est de l’ordre du contrôle, de l’influence ou de l’acceptation pure, dans l’esprit de la dichotomie stoïcienne du contrôle : agir là où vous avez une prise, lâcher là où vous n’en avez aucune, et ajuster vos efforts dans la zone intermédiaire.
    • Formalisez vos valeurs : clarifier ce qui compte profondément (relation, contribution, apprentissage, santé, etc.) permet de donner une direction claire à vos actions, même en présence de douleur.
    • Cherchez un accompagnement lorsque la douleur est trop intense (deuil, trauma, maladie grave) : les approches intégrant l’acceptation montrent des effets significatifs sur l’anxiété, la dépression, les douleurs chroniques et le burn-out.

    Les points de vigilance : 3 risques majeurs méritent d’être explicitement nommés.

    1. L’acceptation comme masque de la résignation dépressive : chez certaines personnes en état dépressif, le discours “j’accepte” peut recouvrir en réalité un renoncement douloureux, une conviction que “rien ne changera”. Ici, le travail clinique consiste à rouvrir la possibilité d’action, pas à renforcer la passivité.
    2. L’acceptation comme rationalisation d’une situation intolérable : dans des contextes de violences, d’abus ou d’injustice aiguë, il est dangereux de présenter l’acceptation comme une vertu qui consisterait à “supporter” l’insupportable. L’acceptation authentique doit toujours ouvrir, ou au minimum ne pas fermer, la porte à l’action protectrice (partir, dénoncer, se mettre à l’abri).
    3. La vision linéaire : on n’accepte pas une bonne fois pour toutes. L’acceptation est souvent cyclique, avec des retours de colère, de refus, de tristesse. Ces retours ne sont pas des échecs, mais des occasions de ré-exercer la compétence. Pour les professionnels, cela implique d’évaluer finement la fonction du discours d’”acceptation” chez le patient : est-ce qu’il ouvre ou est-ce qu’il ferme ? Est-ce qu’il permet d’agir ou de s’anesthésier ?

    Son utilité réelle

    Sur le plan empirique, les thérapies basées sur l’acceptation, notamment l’ACT, disposent aujourd’hui d’un corpus solide de recherches. Des méta-analyses montrent que l’ACT améliore la flexibilité psychologique et réduit significativement l’anxiété, la dépression, la détresse liée à la douleur chronique et certains indicateurs de burn-out.

    Sur le plan clinique, un effet que je constate régulièrement est la récupération d’une énergie longtemps mobilisée à lutter contre l’inchangeable. Quand la guerre intérieure cesse, même un peu, des ressources se libèrent pour des engagements concrets : reprendre une activité, ouvrir un dialogue, créer, se relier. La personne passe d’un vécu de victime des circonstances à une position d’auteur de sa trajectoire, dans les limites de ce qui est effectivement modifiable.

    C’est, à mes yeux, l’utilité la plus profonde de l’acceptation : elle ne change pas directement la réalité extérieure ; elle transforme notre manière de l’habiter. Et c’est souvent là que quelque chose bascule, subtilement mais durablement.

    L’acceptation est un des grands paradoxes de la psychologie humaine :
    c’est en cessant de lutter contre ce qui est
    que nous retrouvons le pouvoir de changer ce qui peut l’être.

    Quelle est la chose que vous résistez en ce moment, et que vous savez, au fond, que vous ne pouvez pas changer ? Je vous laisse avec cette question, sans forcément chercher à y répondre tout de suite. Et si elle fait naître quelque chose en vous, je serais sincèrement curieux de le lire en commentaires.

    Je commence :

    🛜 Je sais que le wifi est mauvais dans le TGV Paris-Rennes. Je le sais depuis des années. DES ANNÉES.
    Mais je peste encore à chaque voyage. Mon impatience : je la vois, je la comprends, et elle est toujours là.
    Parce que l’acceptation, ce n’est pas savoir. C’est consentir… encore, et encore.

    🚄Et là à 07h57 entre Paris et Rennes je consens moyennement 😉


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